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BlogSaturne - Culture et Gastronomie

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Consumés

Consumés

Consumés

Très jeune, je me suis dit que j’allais devenir écrivain et c’est le cinéma qui m’a kidnappé… je me suis retrouvé par accident à écrire des films, mais je n’ai jamais perdu cette envie d’écrire des livres.

28 minutes, le journal d'Arte, janvier 2016

David Cronenberg, artiste Canadien, commence à "accidentellement" écrire et réaliser des films en 1969 avec "Stereo", jusqu'à "Maps to the stars" (qu'il n'écrit pas) en 2014. Entre ces deux dates il y a 21 films dont 8 à l'écriture exclusive, 3 adaptations (Burroughs, Ballard, DeLillo), 3 collaborations à l'écriture et 7 qu'il n'a pas écrit. Il y a donc une écriture, cinématographique, mais également littéraire qui/que travaille cet artiste depuis ses débuts.

Je ne suis pas certain de vouloir faire un autre film, si je n’en réalise plus, ça m’ira.

LE MONDE | 22.01.2016

Confesse t-il ainsi qu'un désir de s'adonner exclusivement à l'écriture de romans. Et c'est ainsi qu'en septembre 2014 parait "Consumed : a novel" aux éditions Scribner et que, le 1 janvier 2016, parait "Consumés" chez Gallimard dans la collection Du monde entier, traduit de l'anglais (Canada) par Clélia Laventure.

 

"Naomi Seberg et Nathan Math œuvrent avec succès dans le photojournalisme à sensation de l’ère des nouveaux médias. À la fois amants et concurrents professionnels, ils arpentent le globe séparément, ne se croisent que dans des hôtels d’aéroports ou n’ont de rapports que par Internet, et sont toujours à la recherche d’histoires spectaculaires – si possible sordides. 
Celle de Célestine et Aristide Arosteguy, anciens professeurs de philosophie à la Sorbonne et couple libertin, a tout pour attirer Naomi. Célestine a en effet été retrouvée morte, mutilée, dans son appartement parisien. La police suspecte son mari, qui a disparu, de l’avoir assassinée et d’avoir mangé des parties de son corps. Avec l’aide d’Hervé Blomqvist, un étudiant singulier, elle se lance sur les traces d’Aristide, qui la mènent jusqu’à Tokyo. 
De son côté, Nathan se trouve à Budapest pour photographier le travail d’un chirurgien controversé, Zoltán Molnár, qui a été recherché par Interpol pour trafic d’organes et pratique désormais des interventions illégales. En couchant avec l’une des patientes de Molnár, Nathan contracte l’étrange «maladie de Roiphe», que l’on croyait disparue. Il s’envole alors pour Toronto, bien décidé à rencontrer le médecin qui a identifié ce mystérieux syndrome… 
Ces histoires parallèles finissent par se croiser dans une intrigue hallucinée mêlant la technologie et le corps, l’impression 3D et la philosophie, le festival de Cannes et le cannibalisme, la mort et le sexe sous toutes ses formes (fétichisme, voyeurisme, échangisme…)."

(Source de l'éditeur)

 

Changer de médium peut s'avérer hasardeux, pour un artiste, et révèle trop souvent la frustration de ne pas utiliser le bon langage ou de ne pas l'utiliser pleinement. L'excellente surprise de ce premier roman tient donc dans le fait qu'il s'agit bien ici d'un roman et non d'un script mal grossit. Cronenberg use de la langue du roman avec aisance et habileté pour aller au bout de son histoire parfaitement ancré dans son univers.

J'observe ce qui arrive lorsque des gens vont dans les extrêmes et essayent de modifier leur environnement jusqu'à un point où tout cela finit par les transformer physiquement.

Videodrome making-of 1983

 

C'est ainsi que Cronenberg définit son travail après avoir réalisé l'excellent "Vidéodrome" en 1983. C'est une définition qui réussit également à son premier roman "Consumés" : deux photojournalistes, Naomie et Nathan, s'embarquent chacun de leur côté dans leur enquête et les pratiques extrêmes d'un journalisme naïvement dénué de déontologie.

Nathan va se lier sexuellement avec une malade, une mourante, jusqu'à érotiser la maladie qui transforme son corps de femme et qui transformera le corps de Nathan par transmission d'une MST que l'on croyait éradiquée.

Naomie va rencontrer le philosophe Arosteguy, cannibale présumé de sa propre femme, la philosophe Célestine Arosteguy, pour tenter de s'approcher au plus près de ce qui fascine et ce qui consume et peut-être même consomme. (Consume en anglais veut bien dire à la fois consume et consomme)

Et la mort ? Je suis peut-être mourante. ça vous excite ? (Elle prit les mains de Nathan dans les siennes et les posa sur ses seins.) Ils me font un peu mal, voyez-vous. Après tout, ils ont été pénétrés par deux cent cinquante minuscules grains de titane. Pareils à des astéroïdes et une pluie de poussière cosmique. Regardez.

p.49

Chaque pas en avant dans cette histoire, chaque rencontre permet au lecteur de s'approcher de ce qui fascine : pour écouter ce qui ronge dans le sein gauche de Célestine, pour observer les sexes qui suintent que l'on reproduit et que l'on bouffe, la peau que l'on prélève et que l'on mange, les insectes que l'on entend grouiller, grouillement religieux car il rassemble grâce aux objets, aux marques devenus extensions de notre corps : l'appareil auditif, le mac, la clé USB, le disque dur, l'appareil photo, le dictaphone, l'iphone, le blackberry... Autant de technologie consommé qui transforme notre rapport au réel.

Célestine était aussi pareille à ce premier trip de LSD, celui que tu as peut-être pris dans un restau de Brooklyn, où les couleurs ont soudain toutes viré vers la zone verte du spectre et tes yeux sont devenus des objectifs fisheye, déformant la totalité de ton champ visuel , et les sons sont devenus plastiques, le temps infiniment varié, et où tu as compris que la réalité est neurologique, et aucunement absolue.

p. 275

L'histoire, elle-même consommée grâce à l'objet-livre, se consume et se transforme sous les sucs digestifs du lecteur pour devenir autre et passer de la fascination fétichiste dans l'intimité de Naomie et Nathan à une paranoïa d'envergure nord-coréenne dans laquelle nos deux personnages se sont dissous.

Le déclic était le religion du sein, du fluide dans cette chair qui existe pour nourrir, pour créer davantage de chair. Et puis il y avait un vrai sein, le merveilleux sein gauche de Célestine, qui était plein, non de lait et de glandes lactogènes, mais d'un salmigondis bourdonnant, grouillant d'insectes de toutes formes et configurations.

p. 218

C'est un livre réussit.

Cronenberg se dit dorénavant écrivain alors vivement son deuxième roman. En attendant, nous pouvons toujours voir ou revoir ses films et lire ou relire ce premier roman.

BONUS