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BlogSaturne - Culture et Gastronomie

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2666 / Julien Gosselin

2666 / Julien Gosselin

2666 / Julien Gosselin

Roberto Bolano est un auteur chilien d'importance qui laisse à sa mort, en 2003, un manuscrit de 1000 pages qui s'intitule "2666".

Le roman est divisé en 5 parties et raconte la quête qu'on 4 critiques pour un auteur qui a changé leur vie : Benno von Archimboldi. Les 4 critiques se lient d'amitié dans leur obsession puis dans leur enquête qui les emmènent à Santa Teresa au Mexique, une ville où tous finissent par se retrouver d'une façon ou d'une autre : philosophe gâteux, journaliste paumé... Une ville où des centaines de femmes ont été retrouvées mortes, violées et mutilées sans que l'on réussisse à mettre la main sur le ou les tueurs.

Roberto Bolano mélange les genres et ce roman fleuve se fait polar crasseux, enquête universitaire et histoire de cœur, fable fantastique et mythologique, roman historique... pour tenter de dépeindre un monde complexe et ses tourments.

Après avoir adapté pour la scène "Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq au festival d'Avignon en 2013, Julien Gosselin revient pour 12h de spectacle et ce qui se présente comme un pari d'adaptation.

Sur le plateau il y a 3 algeco, soit 3 briques simples dans un jeu de construction, 3 briques que l'on peut bouger à l'envie pour plusieurs espaces, 3 briques vitrées sur les côtés, vitres qui peuvent passer du translucide à l'opaque et ainsi troubler ou faire apparaitre les corps à l'envie. Espace modulable donc avec possibilité de mobilier moderne un peu chic, un peu passe partout : palais des congrès, chambre d’hôtel, intérieur bourgeois... Espace que domine un écran de cinéma qui peut descendre et non plus dominer mais bien écraser ce qui est en bas, le faire disparaitre pour qu'il n'y ait plus que ça finalement, un écran de cinéma.

La première partie, "La partie des critiques" annonce la couleur d'une mise en scène rythmée et percutante, qui décoche chaque information à grandes lettres massives dans un éclat de basse qui en a fait sursauter plus d'un dans le public. Dans le jeu de construction, on est plutôt palais des congrès, le mobilier est bien rangé en petits box, il y a des plantes vertes, des prospectus sur les tables et derrière tout ça, les 3 briques alignées en mur font plutôt chambres où l'opaque cache des corps nus qui apparaissent translucides à l'écran plus haut. Car des caméras circulent pour tout filmer, avec parcimonie dans la première partie, puis ça sera compulsif, presque totalitaire dans les parties suivantes.

Les parties suivantes justement, la troisième partie par exemple où un journaliste d'Harlem vient à Santa Teresa chroniquer un match de boxe mais tentera de rester pour enquêter sur les meurtres de femmes. Julien Gosselin clôture, malgré de rares ouvertures, l'espace de jeu qui se trouve alors derrière les briques et l'écran de cinéma. Julien Gosselin amène un hors champ au théâtre, le hors champ au cinéma, c'est tout ce qui n'est pas intercepté par l'optique de la caméra ; ce que l'on ne voit pas au théâtre, on l'appelle tout simplement un hors scène ; or dans ce cas particulier, toute l'action se déroule bien sur scène, elle est pressentie, elle est palpable mais rendue opaque par la construction même de l'espace tout en étant placée dans le champ de la caméra.

Ce qui est rendu opaque sur scène est translucide pour la caméra.

Ce qui tente d'être hors scène est dans le champ de la caméra.

Cette construction permet à Julien Gosselin le passage entre l'espace ouvert, presque salutaire et reposant, du théâtre à vue et l'espace fermé qui offre des trajectoires immersives.

"2666" est un beau jeu de construction qui trouve son rythme dans ce que l'on rend trouble et ce que l'on rend translucide. C'est un travail généreux qui ose jusqu'au caméo (apparition fugace d'une personnalité non créditée au générique).

L'annonce de la dernière partie a déclenchée les applaudissements du public, une partie dévolue à celui qu'on attend et qu'on recherche, on dit de lui que c'est un géant, qu'il est très maigre, que ces yeux bleus sont pâles comme des yeux aveugles.

On ne sait pas trop s'il est allemand ou s'il est italien, son nom semble être un pseudonyme.

On entend ces pas, immenses et lourds.

Il approche.

Benno von Archimboldi.

2666 / Julien Gosselin