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BlogSaturne - Culture et Gastronomie

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Que ferai-je, moi, de cette épée ? / Angélica Liddell

Que ferai-je, moi, de cette épée ? / Angélica Liddell

Que ferai-je, moi, de cette épée ? / Angélica Liddell

« Tout commencement est involontaire.

Dieu est l'instigateur.

Le héros, multiple, inconscient,

N'est rien que sa propre assistance.

 

Sur l'épée entre tes mains rencontrée

S'abaisse ton regard.

« Et que ferai-je, moi, de cette épée ? »

Tu la brandis, et tout se fit. »

Fernando Pessoa, « le Comte Henri » in Angélica Liddell, "Que ferai-je, moi de cette épée ?", Les solitaires intempestifs, 2016, p.15

 

 

Si « Les Damnés » d'Ivo Van Hove emportent les faveurs et les bons mots de la critique professionnelle, n'hésitant pas à évoquer un public secoué et bouleversé par les tremblements de la chute, de la déchéance et du meurtre ; il en est tout autrement pour le spectacle d'Angélica Liddell « ¿ Qué haré yo con esta espada ? (Aproximación a la ley y al problema de la belleza) » (Que ferai-je, moi, de cette épée ? (Approche de la loi et du problème de la beauté)), Brigitte Hernandez du point avoue être partie au premier entracte quand d'autres évoquent un spectacle outrancier et provocateur.

 

Avec ce spectacle, Angélica Liddell part d'Issei Sagawa, japonais cannibale d'une de ses camarades étudiantes, et des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Elle part essentiellement du cannibale, les attentats ne sont que peu évoqués et apparaissent davantage comme le révélateur de plusieurs questions qui irriguent ce spectacle :

 

Que peut le théâtre face à de telles atrocités ?

Que doit le théâtre à de telles atrocités ?

Qu'attend t-on du théâtre vis-à-vis de telles atrocités ?

En tant qu'artiste, en tant que spectateur : que vient-on chercher/faire et que peut-on chercher/faire au théâtre avec de telles atrocités ?

 

Il faut du temps à Angélica Liddell pour appréhender toutes ces questions et tenter d'y répondre avec hargne et transe, il faut 5h mais c'est finalement peu tant ce théâtre peut te happer tout cru., te gober les yeux et te mordre les oreilles.

C'est une odyssée que propose Angélica Liddell qui commence sous les étoiles du cloître des carmes, l'étoile du berger juste au dessus des arcades, une augure troublante d'être ainsi guidé par Vénus, déesse de la beauté justement.

 

Un homme en toge s'avance et montre sa nudité, l'expose solennellement avant de s'en aller.

Angélica Liddell apparaît en superbe robe de soirée, elle te parle du cannibale Issei Sagawa et de la fascination qu'elle éprouve pour un tel acte alors qu'elle te montre sa vulve, assise sur une cuisinière chromée, les jambes écartées.

 

« Vous avez dévoré une femme et moi j'écris. Mais vous et moi nous sommes semblables. Tout vient du même instinct, du même vide primordial. On déchire la chair car on cherche l'origine, on détruit la beauté visible pour atteindre celle qui est invisible. »

Angélica Liddell, "Que ferai-je, moi de cette épée ?", Les solitaires intempestifs, 2016, p.25

 

La violence est mythologique, archaïque, chez Liddell : c'est un cérémonial étrange où on ouvre grand les bouches, où on montre son con et son pénis, où on se masturbe avec des poulpes qui sentent les entrailles et qui éclaboussent de sang et de viscères. Les tentacules dansent au dessus des têtes où s'y agrippent en succion. On danse avec bonheur sur le morceau de la tuerie au Bataclan, on s'extasie hilare devant les photos du corps à moitié consommée de la jeune camarade d'Issei Sagawa… Le théâtre peut s'approprier la violence du réel, aussi pénible soit-elle, pour qu'elle devienne mythe et beauté constitutive de ce que nous sommes et de ce qui nous meut.

 

Ainsi c'est un spectacle qui sent les entrailles où l'artiste s'expose dans ses augures terribles.

 

« Tirez-moi dessus, s'il vous plaît, tirez-moi dessus, faites de moi un cadavre dans cette station glaciale de Paris

car je n'en peux plus,

car cela finit toujours par arriver, ce qui fait le plus mal,

ce qui me fait le plus peur,

je le provoque avec la noirceur de ma pensée,

pour l'amour de Dieu, presque deux cents morts à Paris

rien qu'à cause de mon désespoir,

vous ne le voyez pas ? Il me faut changer de forme pour toujours,

faites-moi exploser le crâne une bonne fois pour toutes,

et pour une fois la loi de l’État et la loi de la Beauté seront une seule et même chose.

Venez, venez me chercher, la station s'appelle Étoile. »

Angélica Liddell, "Que ferai-je, moi de cette épée ?", Les solitaires intempestifs, 2016, p.82

 

C'est une odyssée qui revient aux origines et qui se fait cosmique : un vieux couple nu enlacé devant une arcade en fleur, une femme au visage d'extraterrestre, Angélica Liddell en maîtresse de cérémonie squelette et ne reste que le chant.

 

Métamorphose archaïque de la violence du réel en chant offert à Vénus car

 

« Elle aurait dû chanter, cette âme humaine, et non parler ! »

La naissance de la tragédie, Nietzsche in Angélica Liddell, "Que ferai-je, moi de cette épée ?", Les solitaires intempestifs, 2016,p.104